OLIVIER ZIMNY
Writings
Frédéric Manfrin, Chief Curator, History Department
French National Library
It is the material of our times.
Cardboard is the casket covering all our needs as consumers, and all our desires as customers.
Numerous needs, countless desires. Trade and exchanges have exploded, boosted by the digital age, and no doubt increased by the forced isolation caused by the Pandemic. Gigantic logistical platforms have sprung up all over the countryside, with caravans of trucks delivering goods to the whole world, from the heart of the metropolis to the remotest village.
Thus, cardboard is omnipresent, so much so that it becomes scorned, unimportant, invisible. Its
modest hues are not helping. Ochre, bistre, bure. Dull and sad, the colorless color of the poor, of the monks. Austere. Banal. Cardboard is smooth, and only speaks if you cover it in prints, if you stick labels on it. Otherwise, it is mute, insignificant in the true sense of the word. No matter, its role is to protect. It is solid. It protects against blows, sun, or stains. It guarantees a certain serenity during transport.
It is, however, quite a paradoxical material. Though solid, cardboard is also fragile. Mere water
poured over it turns it into mud, into mire. It destroys it, or rather returns it to its state of inception,
to a kind of original pulp. This is why today cardboard is mostly made from other discarded and
reused cardboard. One of the virtues of ecological awareness, no doubt.
In the beginning was wood. And it is worth remembering that cardboard - that ephemeral, disposable product - was once a tree, an almost eternal being in living memory. Unlike our packaging, wood is a hard, compact material. A tree is not smooth: it bears its history, its marks, its traces. Its bark, whether soft or rough, often bears the scars of its life. Its growth rings tell of its age, its times of thirst and heat. And Man, aided by the machine, tears it off, cuts it, and crushes it. The wood is broken, ground, shredded, and becomes this pulp, and then this cardboard.
All these trees, unique by essence, and therefore remarkable, lose their identity. They are transformed into an industrial, “assembly-line” product, a mechanical, regular object. In cardboard, there remains so little originality: a few variations of brown, one or two grooves between two smooth sheets, a finer or coarser grain...
Until the tear.
Until the rip.
“I saw the angel in the marble and carved until I set him free.”
Michelangelo
From the tear, from the rip, the idea was undoubtedly born.
Cardboard, like the Renaissance sculptor’s marble, just needs to be cut, scratched and scraped. Olivier Zimny's hand and tools work like a burin and chisel. For the work is there, in the making, beneath the surface. It is simply waiting to be revealed, like silver film in a venerable photographic laboratory.
Crystal is freed from its gangue, and gold emerges from the mud.
Revelation is the most appropriate word: after the labor of the artist, the work must speak.
The modest cardboard becomes noble stone. Wide vertical stripes appear on the surface, giving rise to a multitude of signs. The supple material becomes so rigid that it turns into an epigraphic medium.
As on the vast walls of the Upper Nile temples, obscure chronicles and improbable hieroglyphics are engraved. They have the hieratic force of divine knowledge, and a real aura of mystery. In all
likelihood, it is the magic of the indecipherable.
Stone can, if the creator so wishes, turn to clay. Lines keep appearing, where new characters are
arranged. This time, they are reminiscent of Sumer, of ancient Babylon. But what are they telling us? A code of law, an order from the King, prayers from the High Priest? Or the fledgling attempts of an apprentice scribe, an accounting sheet, or nothing more than a shopping list? Here again, there is no answer: reason bows out, and the imagination takes command.
In turn, the clay turns to parchment or paper. Horizontal strokes come together to form the staves of
a musical score. No words are written, only sounds, and the little patterns born of the finely worked
cardboard become minims, crotchets, quavers, and rests. The eye follows the line, and a silent melody unfolds as the eye travels over the work.
Moving forward in the history of writing, the paper darkens and shines, converting itself into a screen.
Black backgrounds and green lines animate the surface. An uninterrupted flow of 1s and 0s, lines and lines of code... Or the decryption of the genome of an as yet unknown creature, scrolling at full speed across a research center monitor?
The insignificant, smooth cardboard boxes, with no history, have become symbols in relief. It is up
to each of us, after the hand of the creator, to find meaning in them.
.....
Frédéric Manfrin, Conservateur en chef du service histoire
Bibliothèque nationale de France
Il est le matériau de notre temps.
Le carton est l’écrin qui recouvre tous nos besoins de consommateurs, et toutes nos envies de clients. Besoins nombreux, envies innombrables. Le commerce et les échanges ont explosé, renforcés à l’ère numérique, sans doute accrus aussi par les temps d’isolement forcé engendrés par la Pandémie. Partout dans les campagnes sont apparues de gigantesques plateformes logistiques, par où transitent des caravanes de camions livrant le monde entier, du cœur des métropoles aux villages les plus isolés.
Ainsi, le carton est omniprésent, tellement qu’il en devient méprisé, quelconque, invisible. Ses teintes modestes ne l’aident pas. Ocre, bistre, bure. Terne et triste, la couleur sans couleurs des pauvres, des moines. Austère. Banal. Le carton est lisse, et ne parle que si on le couvre d’impressions, si on lui colle des étiquettes. Sinon, il est muet, insignifiant au vrai sens du mot. Peu importe, son rôle est de protéger. Il est solide. Il garde des coups, du soleil ou des taches. Il garantit une certaine sérénité pendant le transport.
C’est cependant un matériau bien paradoxal. Solide, le carton est aussi fragile. L’eau simple versée sur lui en fait de la boue, de la fange. Elle le détruit, ou plutôt le ramène à son état de naissance, à une sorte de pâte originelle. C’est ainsi qu’aujourd’hui, le carton est surtout fabriqué avec d’autres cartons mis au rebus et réutilisés. L’une des vertus de la prise de conscience écologique, sans aucun doute.
Au tout début était le bois. Il faut se rappeler que le carton, ce produit éphémère et jetable, a été un arbre, un être presque éternel de mémoire d’hommes. Le bois est au contraire de nos emballages une matière dure, compacte. L’arbre n’est pas lisse, lui : il porte son histoire, ses marques, ses traces. Son écorce, qu’elle soit douce ou bien rugueuse, garde souvent les cicatrices de sa vie. Ses anneaux de croissance racontent son âge, disent les temps de soif et de chaleur. Et l’Homme, aidé par la machine, l’arrache, le coupe, le broie. Le bois est brisé, moulu, déchiqueté, et devient cette pâte, puis ce carton.
Tous ces arbres, uniques par essence, donc remarquables, perdent leur identité. On les transforme en un produit industriel, « à la chaîne », un objet mécanique, régulier. Dans le carton, il demeure si peu d’originalité : quelques variations de bruns, une ou deux cannelures entre deux feuillets lisses, un grain de pâte plus ou moins fin…
Jusqu’à l’accroc.
Jusqu’à la déchirure.
« J’ai vu un ange dans le marbre et j’ai seulement ciselé jusqu’à l’en libérer. »
Michel-Ange
De l’accroc, de la déchirure, est sans doute née l’idée.
Le carton, comme le marbre du sculpteur de la Renaissance, n’a plus qu’à être découpé, griffé, gratté. La main d’Olivier Zimny et ses outils agissent à la manière du burin et du ciseau. Car l’œuvre est là, en puissance, sous cette couche. Elle attend simplement d’être révélée, comme une pellicule argentique dans un vénérable laboratoire de photographie. Le cristal se libère de sa gangue, de la boue sort l’or.
Révélation est le mot le plus approprié : puisque après le travail de l’artiste, l’œuvre doit parler.
Le modeste carton se fait noble pierre. Sur la surface se dessinent de larges bandes verticales, d’où surgissent une multitude de signes. Le matériau souple se rigidifie tant qu’il devient support épigraphique. Comme sur les vastes murs des temples du Haut-Nil, des chroniques indéchiffrables, d’improbables hiéroglyphes sont gravés. Ils ont la force hiératique des savoirs divins, et une vraie auréole de mystère. C’est vraisemblablement la magie de l’indéchiffrable.
La pierre peut, si le créateur le veut, devenir argile. Des lignes toujours apparaissent, où se disposent de nouveaux caractères. Cette fois ils rappellent Sumer, l’antique Babylone. Mais que disent-ils ? Un code de loi, une ordonnance du roi, des prières du Grand Prêtre ? Ou les essais balbutiants d’un apprenti scribe, une feuille de comptabilité, ou juste une liste de courses ? Là encore, pas de réponse : la raison s’incline, et l’imaginaire commande.
A son tour, l’argile se change en parchemin ou en papier. Les traits horizontaux se regroupent, et fixent les portées d’une partition musicale. On n’y écrit pas les mots, mais les sons, et les petits motifs nés du carton travaillé deviennent blanches, noires, croches et silences. Et le regard suit la ligne, et une mélopée silencieuse se dévoile, au fur et à mesure que l’œil court sur l’œuvre.
Avançant dans l’histoire des écritures, le papier fonce et brille, se transforme en écran. Fonds noirs et traits verts animent la surface. Un flux ininterrompu de 1 et de 0, des lignes et des lignes de code… Ou encore le décryptage du génome d’une créature encore inconnue, défilant à toute vitesse sur un moniteur de centre de recherche ?
Les insignifiants cartons lisses, sans plus aucune histoire, sont devenus des symboles en relief. A chacun de nous, après la main du créateur, de leur trouver du sens.